Eté 1958, Premier séjour en Corse à Bastia
Mes parents ont obtenu chacun un poste de cuisinier et d'aide cuisinière dans un camp de vacances pour adolescents en Corse organisé par "les francs et franches camarades de Lyon."
Tout le monde est content, joyeux. Nous allons tous partir mes parents (38 et 36 ans), mes frères Gérard(8 ans), et Gilles (2 ans) puis moi (13 ans).
Cette joie est mêlée à certaines appréhensions. On prendra pour la première fois le train et le bateau. On devra toujours rester ensemble pour ne pas se perdre, respecter les horaires, s'assurer que nos bagages sont tous avec nous, veiller sur Gilles encore tout petit.
Et puis secrètement, dans ma tête, je pensais aux possibilités d'accidents. Craintes communiquées par ma mère qui, souvent, nous demandais de toujours faire attention de crainte que nous en subissions un. Cela assombrissait un peu ma joie.
Eveillé ou endormi, beaucoup de rêves se bousculaient dans ma tête la veille de notre départ. Mes parents avaient préparé soigneusement nos bagages répartis dans cinq ou six valises ou cartons ficelés de cordes solides.
Le 15 juillet au petit matin nous étions tous prêts pour prendre le car à sept heures qui nous emmènerait jusqu'à Lyon . C'était une véritable aventure pour ces cinq personnes portant, tant bien que mal des colis parfois trop lourds. A chaque station mon père les comptait pour s'assurer que nous n'en avions pas oublié. Je ne me souviens pas de ce voyage en car jusqu'à Lyon, mais nous dûmes passer à Saint-Jean La Bussière, Amplepuis, gravir le col des Sauvages, descendre sur Tarare, puis traverser Pontcharrat, Larbreles pour arriver à Lyon près de la gare de Perrache je pense où nous devions prendre le train.
Je n'avais jamais vu de gare ni de train.
Lorsque nous entrâmes dans la gare, je fus saisi par son immensité. Tout était noir, les bâtiments abritant les guichets, les bureaux, les salles d'attente, les pylônes et les arcannes en fer soutenant une verrière poussiéreuse laissant passer un jour blafard. Des trains, noirs aussi, attendaient sur les quais et avalaient par leurs bouches des voyageurs pressés d'être engloutis.
Nous nous installâmes dans la salle d'attente après avoir trouvé quelques sièges le temps que notre train arrive sur le quai et soit annoncé par haut parleur d'une voix nasillarde.




Lorsque le train fut annoncé, nous nous dépêchâmes pour rejoindre le quai par le passage souterrain. A l'époque on pouvait aussi traverser les voies. Nous nous rassemblâmes devant notre train avec tous nos bagages que mon père comptait encore une fois. Il nous demanda de monter dans le wagon afin que nous attrapions les valises et les cartons qu'il nous passerait par la fenêtre qu’on pouvait ouvrir à cette époque. Il était simplement mentionné en trois langues de ne pas se pencher.. J'adorai la traduction italienne que j'apprenais par cœur (y pericoloso sporgersi).
Pendant ce temps, un employé de la SNCF frappait avec une masse toutes les roues des voitures pour entendre si elles n'étaient pas fêlées. La locomotive haletait en émettant des volutes de fumée blanche et un son strident. Quand tous nos bagages furent déposés dans les filets du compartiment, nous nous assîmes sur les banquettes. Je choisis une place près de la fenêtre pour voir le paysage défiler.


le voyage fut long.
Nous sommes partis à 10h15 de la gare de Perrache pour arriver en gare Saint Charles de Marseille à 15h. Les horaires des trains étaient très précis et parfaitement respectés.
Notre train s'arrettait dans de nombreuses gares : Vienne, Valence, Montélimar, Avignon.. A chaque station, des marchands s'afféraient aux abords du train et proposaient des boissons, des sandwichs, des friandises comme à Montélimar. Les transactions s'effectuaient à travers les fenêtres.
A cause de la chaleur, nous laissions la fenêtre ouverte. Cependant lorsque le train entrait dans un tunnel nous devions la fermer sous peine d'être enfumé. Parfois, pour me dégourdir les jambes j'allais dans le couloir et je restais debout contre l'autre fenêtre, ouverte elle aussi. Pour la fermer nous la poussions vers le haut à l'aide de deux petites poignées en métal.
Arrivés à Marseille, nous étions un peu sales à cause des fumées du train. Nous avons eu le temps de visiter la ville aux abords de la gare : ses escaliers et le début de la Cannebière. Nous devions nous rendre pour 16h sur les quais de la Joliette pour embarquer sur notre bateau, le "Commandant Quéret"






Au moment de l'embarquement, nous avons rejoint le groupe d'adolescents et de moniteurs pour qui mon père allait cuisiner leurs plats préférés. Nous étions tous en troisième classe. Pour nous installer, nous avions le choix entre le pont supérieur à l'air libre et un pont en dessous, à l'abri. On nous conseilla de rester sur le pont supérieur. Aussi on déroula nos duvets sur le plancher afin d'y passer la nuit de la traversée. Nous étions un peu serrés mais tout le monde pris tout cela avec résignation comme une aventure avec quelques pointes d'humour C'est ainsi que nous fîmes connaissances.
A 18h30 notre bateau s'ébranla et glissa lentement hors du quai guidé par un remorqueur. Tout le monde regardait le port s'éloigner et se rapetisser de plus en plus. J'étais ébahi et ému. A la sorti du port au croisa au loin le château d'If. Mon père m'expliqua que cet ilot avait été la prison du Comte de Monté Christo.
Arrivé en pleine mer notre paquebot longea la côte. J'étais rassuré car en cas de naufrage nous pourrions être sauvés.
Alors que nous glissions vers l'Est, nous avons pu assister au coucher de soleil à l'Ouest.
La nuit tombée, on se coucha à même le sol, emmitouflés dans notre duvet. Quelques particules de fumée emportées par le vent depuis la cheminée tombaient sur notre couche ainsi qu'une fine bruine d'eau salée. Mais la température était clémente.
15 Juillet 1958 à 18h30 notre bateau, le "Commandant Quéret" part de Marseille. La bateau était sale.
A l'aube on pu deviner au loin les îles sanguinaires et le port d'Ajaccio nimbés de la lumière d'un beau lever de soleil. Nous approchions lentement de notre destination pour débarquer au petit matin. Mais le voyage n'était pas terminé, notre destination finale étant Bastia. Nous rejoignions la gare pour nous installer dans le seul train qui traversait la Corse entre Ajaccio et Bastia, à travers la montagne. Nous sommes partis à 8h30. Nous avons traversé des paysages inoubliables aux couleurs multiples et nuancées et aux odeurs caractéristiques du maquis au début du voyage et de pins dans la haute montagne.
Le train s'arrêtait parfois au milieu du paysage désert attendant que quelqu'un monte ou descende. Les rails sinueuses dirigeaient l'autorail avec sureté malgré quelques précipices.
Nous sommes arrivés à Bastia à 14h après un long mais inoubliable voyage rempli de beautés, de senteurs, de sensations multiples et originales.




Le petit train corse en forêt de Vizzavona
Ajaccio


